David Huggins-Daines

Adélois comme toi

Le mot en C

Si j’ai mis beaucoup de temps à sortir ce billet, c’est parce que les mots en C, en politique municipale, sont bien trop nombreux. On peut dire qu’on a l’embarras du Choix de sujets embarrassants…

Devrais-je parler du Citoyen, cette bête fantastique qui se trouve au cœur de toutes les préoccupations d’un élu municipal, mais dont les intérêts, les besoins et les motivations restent, tel le Chat de Schrödinger, imprécises jusqu’au moment qu’on se met à les sonder?

Ou plutôt de la Croissance de la ville, qui entraîne de la Construction, ce qui embête souvent ledit Citoyen (bien qu’il habite dans une maison qui elle aussi a été, à un moment passé, construite par quelqu’un)?

Et quand ce n’est pas ça, c’est souvent le Compte de taxes qui fait rager tout ce beau monde!

Finalement, le mot en C qui Compte par-dessus tous les autres, c’est la Consultation. Parce que, si Certains sont à Croire, ce que veut le Citoyen par-dessus tous, c’est d’être Consulté. Mais pas n’importe Comment!

Bon, ça suffit les caractères gras. Parlons des vraies affaires.

Il existe une mentalité simpliste chez plusieurs élus, quelques fonctionnaires et certains citoyens selon laquelle la consultation en politique municipale, c’est un bien incontesté, et plus il y en a, mieux c’est. Cette perception se nourrit des commentaires prévisibles d’un segment très vocal du public chaque fois le sens d’une rue change ou une pelle mécanique débarque: on nous a pas consultés!

L’Élu, qui doit représenter le Citoyen, mais qui est aussi lié par une obligation de loyauté à la Ville (donc, à tous ses résidents y compris ses résidents futurs), après sombrer quelques jours dans la déprime, se culpabilise publiquement et à répétition en disant: absolument, vous avez raison, on ne vous a pas assez consultés. La solution est claire: davantage de consultation.

…et en huis clos il ou elle se fait rappeler par le fonctionnaire exaspéré: mais oui, on a consulté, il y avait une ou même plusieurs sessions de consultation publique, on les a annoncées par les avis publics et par les médias locaux, et ces gens-là n’y étaient pas!

Les gens qui étudient le sujet sérieusement vous diraient alors tous et toutes: la consultation en soi, ça ne vaut pas grand chose. Il faut plutôt viser la participation ou même la co-création, pour un vrai engagement de la communauté dans la prise de décision. Tout cela est très bien, ces gens ont parfaitement raison. Futurs et futures élus et élues, allez donc, euh, consulter ces spécialistes, faites des ateliers participatifs, tenez des assemblées publiques, allez en porte-à-porte, ne lâchez pas, vous êtes braves.

Mais c’est possible et même très probable que vos Citoyens finiront par vous raconter la même histoire: vous nous avez pas consultés!

Pourquoi? D’abord parce que, si la consultation ne permet pas de créer l’acceptabilité sociale là où il n’y en a pas, la consultation n’est pas non plus un bouclier contre la désinformation et la mauvaise foi. Plus généralement, parce que le désir ou l’obligation de consulter reposent sur ce que j’appele le sophisme de l’opinion publique, qui se décline en trois volets:

  1. La consultation permet de connaître l’opinion publique.
  2. L’opinion publique est une entité stable, qu’il suffit de sonder avec suffisamment de précision, ou consulter avec suffisamment d’inclusion, pour en connaître les détails ou même les contours.
  3. L’opinion publique réprésente véritablement l’intérêt publique.

Ce sophisme trouve son expression la plus pure dans les appels à un référendum sur tout et n’importe quel projet, et la vénération accordée au beau modèle Suisse de «démocratie directe». D’ailleurs, il est toujours utile de rappeler aux admirateurs de la démocratie suisse que ce pays n’a permis aux femmes de voter qu’en 1971…

Je ne suis pas psychologue, encore moins politologue, mais il me semble assez évident que sur la plupart des sujets d’intérêt municipal, l’opinion de base du public est de ne pas avoir d’opinion jusqu’à preuve du contraire. Ce n’est pas la «majorité silencieuse» mais simplement la majorité qui a beaucoup d’autres préoccupations dans la vie plus importantes que la hauteur des bâtiments, la pourcentage d’occupation au sol ou les marges de recul. Dans le meilleur des mondes, la consultation, participation, co-création, patati, patata, c’est un processus qui aménerait la collectivité à se construire des opinions informées sur le sujet, pour amener les élus à des décisions réfléchies et une planification harmonieuse.

Dans le monde tel qu’il existe vraiment, un certain segment de la population, plutôt aisé, âgé, surtout propriétaire et souvent avec des intérêts non-déclarés, possède des opinions très fortes sur ces mêmes sujets qui n’intéressent peu ou pas la plupart de son voisinage. Pire encore, il trouve souvent des idiots utiles prêts à endosser sa cause sous prétexte d’une «belle initiative populaire» ou le principe de la sacrosainte «participation citoyenne» qui ne peut jamais être mise en question.

Mais bon, NIMBYs gonna NIMBY, on le savait déjà. Et pourtant:

Quand, en tant qu’élu, te te rends compte que les gens qui réagissent avec le plus de violence verbale, les opinions les plus tranchées, et les propositions hors sujet lors des consultations publiques sont des propriétaires de grands terrains ou des promoteurs immobiliers…

Quand, après des mois et des mois d’atéliers participatifs avec une forte participation, un rapport de synthèse à la fine pointe des connaissances, et une proposition qui répond au maximum aux attentes exprimées par la population et les organismes communautaires, apparaît une pétition pour, bien sûr, la soumettre à un référendum (ce qui veut réellement dire pour la bloquer), parrainée par un candidat à la mairie du passé et amplifiée par un autre à venir…

Quand tu te fais littéralement crier dessus en séance du conseil au sujet d’une dérogation mineure sans conséquence, par ton futur adversaire électoral, non-déclaré, bien sûr…

C’est là où tu comprends comment la consultation peut déraper sérieusement, où un effort sincère de chercher l’acceptabilité sociale peut aboutir à un projet pire en tous respects que la proposition initiale. Et ce n’est aucunement la faute du Citoyen: même les «pas dans ma cour» purs et durs ont le droit à leurs opinions et les élus ont le devoir de les écouter. Ils sont fatiguants, mais au moins ils sont généralement sincères et leurs motivations, transparentes.

Non, le problème de la consultation à la base n’est pas sa non-réprésentativité (encore, on le savait déjà) mais la facilité avec laquelle des acteurs politiques ou commerciaux peuvent manipuler le processus afin de favoriser leurs intérêts. Et ce qui est surtout navrant c’est que plus la démarche de consultation est inclusive et populaire, plus qu’elle prend de l’ampleur, plus elle devient une cible de prédilection pour ces acteurs.

En passant, pensiez-vous que le mot en C dont il était question était le Chantecler(c)?

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